Bonjours à toutes et à tous,

            Aujourd’hui nous aborderons la question de l’ordre de mots dans la langue française et les conséquences sémantiques et stylistiques causées par les changements de cet ordre. Pour mieux mettre en relief les propriétés de la langue française qui est, comme vous savez, une langue relativement analytique, nous le comparerons avec une langue plutôt synthétique - le polonais.

           
 

Qu’est-ce que c’est l’ordre de mots ? Alors, grosso modo, c’est une façon de situer les éléments syntaxiques à l’intérieur de la phrase.

Et si on accepte le sujet, le verbe et les compléments comme les plus importants constituants de la phrase il est évident que nous avons six ordres logiquement admissibles : SVC, SCV, CVS, VCS, VSC, CSV. Par contre, selon Joseph Greenberg, dans la majorité des cas, les langues naturelles ne se servent que des ordres SVC, SCV, VSC comme leur ordre dominant.

La langue française, après une période d’hésitation au Moyen Age, a décidé d’employer l’ordre SVC, qui est assez caractéristique pour les langues prépositionnelles. Par contre le fait de choisir un ordre stable et rigoureux a été causé, entre autres, par la dégradation et la disparition finale de désinences, ce qui exigeait de faire de la position prise par un mot un trait distinctif signalant sa fonction. Par conséquent, dans la phrase :

 

Cyril adore les chats.

 

ce n’est que grâce à sa position que nous pouvons considérer le mot Cyril comme le sujet.

Par contre, si on fait effort pour traduire la phrase en polonais, l’ordre devient bp plus libre :

 

Cyryl uwielbia koty. Koty uwielbia Cyryl. Cyryl koty uwielbia. Uwielbia Cyryl koty. Uwielbia koty Cyryl. Koty Cyryl uwielbia.

 

En polonais, nous avons donc un assez vaste choix de possibilité de ranger notre énoncé, tout en le nuançant un peu selon le choix de l’ordre puisque, bien sûr !, toutes ces phrase n’expriment pas la même chose quoiqu’elles se réfèrent à la même réalité : c’est toujours Cyril qui adore les chats et pas à l’envers.

Néanmoins, l’ordre le plus fréquent pour la phrase polonaise est le même qu’en français, c.à.d. S V COD COI .

II.        Nie oddałem jeszcze książek Pawłowi.

[Je] n’ai pas encore rendu les livres à Paul.

 

Par ailleurs, il existe en polonais un certain nombre de mots dont le nominatif et l’accusatif ont la même forme, qui combinés dans une phrase risquent d’engendrer une confusion :

 

{IIIa.} Kury jedzą robaki.

soit : Les poules mangent des vers.

soit : Les vers mangent des poules.

 

Dans ce cas, seule la construction passive permet de distinguer le sujet :

 

{IIIb}.            Robaki są zjadane przez kury. : Les vers sont mangés par les poules.

 

Pourtant, la langue française admet, lui aussi, dans certains cas, un ordre inverse à l’ordre canonique, c.à.d. l’inversion :

Elle peut être conditionnée par les raisons grammaticales, ex :

 

dans l’interrogation :                          As-tu fini ton exposé d’anglais ?

 

dans l’interrogation partielle :            Que demande le peuple ?

 

ou en français littéraire dans les propositions interrogatives subordonnées :

 

Je veux savoir ce que demande le peuple.

 

Nous le rencontrons aussi dans les phrases incises :

 

Je veux savoir ce que demande le peuple, dit Pierre.

 

L’inversion est régulière avec certains verbes au sujet impersonnel ‘il’ :

 

Il est arrive un accident.

 

 

La phrase exclamative place en tête le verbe au subjonctif à valeur de souhait :

 

Puisses-tu ne jamais oublier notre visite dans la BNF !

 

La phrase exclamative place aussi en tête quel attribut ou encore le complément d’objet déterminé par quel :

 

Quelle ne fut ma surprise !

Quelle belle soirée nous avons passée !

 

A la modalité jussive, le verbe à l’impératif se place en tête de phrase provoquant le déplacement des pronoms personnels conjoints :

 

Dis-moi ce que tu préfères !

 

Par ailleurs, on sait bien que les compléments circonstanciels sont relativement mobiles en français :

Lauriane se sent bien chez elle. / Chez elle, Lauriane se sent bien.

 

Aussi l’ordre COD-COI peut être renversé pour des raisons rythmiques :

 

Nicolas a offert à Catherine un splendide bouquet de fleurs.

 

Les raisons logiques : on peut concevoir une phrase comme réalisant une prédication (énonçant un propos) sur un support (un thème), dans ce cas le thème du discours figure, normalement, en position initiale et est n’apporte pas d’information nouvelle. Comparons :

 

Julie a retrouvé son stylo sous l’armoire

Julie a retrouvé sous l’armoire son stylo.

 

On y voit clairement une tendance régulière à faire figurer les éléments appartenant au propos en fin de phrase. Dans la première cas c’est sous l’armoire où Julie a retrouvé ce qu’elle cherchait, dans l’autre c’est son stylo qu’elle a retrouvé en sondant le dessous du meuble.

La langue polonaise, lui aussi, tend à placer le rhème à la fin de phrase :

 

IV.      Julia znalazła swój długopis pod szafą.

            Julia znalazła pod szafą swój długopis.

 

De la même manière, divers éléments promus au rôle de thème peuvent se retrouver en tête de phrase en assurant la continuité thématique avec les phrases précédentes :

 

            Ainsi parlait Christophe.

 

A l’inverse, nous retrouverons les éléments thématiques en position frontale, quelle que soit leur fonction. Pourtant, la langue française ressent une forte nécessité de reprendre l’objet déplacé par un pronom, en sauvant en quelque sort l’ordre canonique. On appelle le phénomène la dislocation :

 

Isabelle, le prof veut la voir. La linguistique, nous l’adorons tous.

 

Par contre, si nous comparons le français et le polonais nous voyons que celui-ci n’a pas besoin de reprise grâce à son ordre plus libre :

 

Izę chce widzieć profesor.

(Isabelle[COD]) (veut) (voir) (le prof [sujet])

Językoznawstwo uwielbiamy wszyscy.

(la linguistique [COD])([nous] adorons)(tous [sujet])

 

Lorsque c’est le sujet qui est détaché, nous n’avons plus, à proprement parler, une modification de l’ordre, mais seulement une rupture d’intonation et la reprise pronominale :

 

Charlotte, elle adore la charlotte.

 

            Une autre façon de modifier la structure thématique, très courant à l’oral, est la focalisation :

                       

                        Nous aimons la vodka polonaise.

                        C’est la vodka polonaise que nous aimons.

           

            En isolant ainsi un élément nous le mettons en relief, il devient l’information essentielle de la phrase.

 

A l’oral, il nous reste encore une façon de marquer le rhème de la phrase quelle que soit la position du mot: c’est l’accent d’insistance qui d’ailleurs et bp plus employé en polonais qu’en français :

 

 


Ja nie mówię, że on ukradł te pieniądze.

Ja nie mówię, że on ukradł te pieniądze.

Ja nie mówię, że on ukradł te pieniądze.

 

Ja nie mówię, że on ukradł te pieniądze.

Ja nie mówię, że on ukradł te pieniądze.

Ja nie mówię, że on ukradł te pieniądze.

Ja nie mówię, że on ukradł te pieniądze.

 

Je ne dis pas qu’il a volé cet argent.

Moi, je ne dis pas qu’il a volé cet argent.

Je ne dis pas qu’il a volé cet argent. [Bien au contraire je le trouve innocent.]

Je ne dis pas qu’il a volé cet argent.[Je le sais.]

Je ne dis pas que c’est lui qui a volé cet argent. 

Je ne dis pas qu’il a volé cet argent.

Je ne dis pas qu’il a volé cet argent. [Mais il en avait volé déjà dans le passé etc]


 

 

Une question à part concerne la position de l’épithète. Comme vous savez très bien l’ancien français antéposait d’habitude l’épithète quoique sa position ait resté assez libre. Par contre, le français moderne, sauf dans les certains cas, se sert presque exclusivement de la postposition :

 

une table ronde, une réaction chimique, une étoile polaire

 

Seulement les adjectifs non-qualificatifs – c.à.d. ceux qui ne qualifient pas le nom mais permettent de préciser l’identité du référent sont antéposés :]

             un homme seul / mon seul ami

 

            Pourtant divers facteurs influencent la place de l’adjectif épithète. Le rythme et la prosodie en français exigent que les mots courts précèdent les mots longs :

 

            un acte extraordinaire ; les grands palétuviers

 

            en outre, les compléments de noms ou d’adjectif modifient leur volume :

 

            un agréable récit de voyage, un homme beau à voir

 

Par ailleurs, l’adjectif postposé apporte sa propre valeur de qualification, pendant que l’adjectif antéposé signifie la manière d’être la chose :

un fumeur grand / un grand fumeur

 

Les facteurs stylistiques : l’adjectif antéposé prend une valeur subjective et traduit l’affectivité de l’énonciateur :

 

un repas excellant / un excellant repas

 

 

Par contre, en polonais, quoique les adjectifs précèdent d’habitude les noms, rien ne nous empêche de les placer après en vue de les souligner ou d’attirer sur eux l’attention de notre locuteur :

 

Aurelia ma zielony balonik.

Aurélie a (un) vert ballon.

 

Aurelia ma balonik zielony, a ty dostaniesz czerwony, Piotrusiu.

Aurélie a (un) ballon vert, et tu obtiendras (celui de la couleur) rouge, Pierre.

 

Pourtant, les adjectifs, qui décrivent la catégorie à laquelle appartient l’objet, sont toujours postposés :

 

zadanie domowe.

un devoir à domicile.

 

młot mechaniczny.

un marteau-pilon

 

 

[…]

 

Pour finir je voudrais partager avec vous quelques remarques venant de mes expériences de l’apprentissage du français aux Polonais et de mes conversation avec les Français qui ont appris le polonais. Je suis d’avis que, au niveau grammatical, c’est justement l’ordre de mots qui cause les plus des problèmes à un locuteur étranger. Pour les Français, même ceux qui parlent bien polonais, le fait de placer librement le sujet, le verbe et les compléments rend même les phrases les plus simples incompréhensibles à l’oral. Par contre, pour les Polonais qui apprennent le français, c’est une véritable torture de s’habituer à un ordre stable qui, selon notre esprit, gêne toute l’expressivité.

 

Alors, voilà, vive la liberté des mots ! je vous invite à rechercher votre propre liberté linguistique dans le cadre de l’usage correct ; puisque si l’on a un si vaste arsenal de moyens stylistique, pourquoi ne pas en profiter ?

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